Charlotte Blandiot-Faride s’adresse au Président

    Charlotte Blandiot-Faride s’adresse au Président

    Courrier de madame le maire au Président de la République en date du 28 novembre 2018

    Monsieur le Président de la République,

    Depuis maintenant plusieurs semaines, notre pays est secoué par une mobilisation spontanée, d’ampleur exceptionnelle, qui vient s’ajouter aux mouvements sociaux qui, chez les salariés du public comme du privé, chez les actifs comme chez les sans emploi, chez les jeunes comme chez les retraités, portent depuis plusieurs années des revendications multiples trouvant cependant leurs racines dans un seul et même constat : la dégradation des conditions d’existence, accélérée ces derniers mois sous l’effet des décisions du gouvernement qui agit sous votre égide.

    Je ne peux que souscrire pleinement à cette triste analyse. La maire que je suis est chaque jour un peu plus confrontée à des situations de vies difficiles, auxquelles il me faut répondre avec des moyens chaque jour un peu plus faibles.

    Si chaque territoire est marqué de spécificités fortes, il est un point que tous partagent : le recul, récemment documenté par l’INSEE, du pouvoir d’achat des familles quelles qu’elles soient, qui fond comme neige au soleil, et avec lui les rêves de vie meilleure, les lendemains qui chantent, les jours heureux.

    Seuls sont épargnés les plus fortunés, qui bénéficient des faveurs fiscales du gouvernement, telles que la réforme de l’impôt sur la fortune, engageant 3,2 milliards d’euros dans un pari inconsidéré sur l’altruisme de quelques grands investisseurs, déjà perdu par nombre de vos prédécesseurs.

    Vous le comprendrez monsieur le Président, je partage la colère des femmes et des hommes qui revêtent le gilet jaune comme bannière d’un ras le bol général, ou qui l’expriment simplement lors de mes rencontres quotidiennes, face à un traitement aussi outrageusement inéquitable.

    Bien sûr, nous rejetons les débordements xénophobes et violents qui, dans de rares cas, ont entaché des rassemblements parfaitement pacifiques. Comme nous rejetons les discours qui instrumentalisent ces dérives isolées pour jeter le discrédit sur tout mouvement porteur de justes revendications.

    Bien sûr, nous sommes nous aussi engagés pour la préservation de l’environnement. Au même titre que nos concitoyens qui n’en nient pas la nécessité. Les français ont toujours plébiscité ces politiques, lorsque celles-ci reposent sur des efforts partagés.

    Mais ici comme ailleurs, c’est le deux poids deux mesures qui prévaut : un marché des droits à polluer pour les plus grandes entreprises, une taxation imposée pour les particuliers. Vous dites refuser une écologie à deux vitesses, mais c’est bien le sens et le résultat de votre décision, et c’est pourquoi elle a mis le feu au poudre. Dans ce contexte, il est particulièrement désagréable d’entendre les plus hauts responsables caricaturer une alerte sincère et désespérée sur le coût de la vie quotidienne en opposition rétrograde à la cause environnementale.

    Au terme de semaines de revendications, vous vous êtes finalement adressé, ce mardi 27 novembre, à vos concitoyens pour promettre une grande concertation. Celle-ci aurait dû avoir lieu en amont de votre décision. Et si vous souhaitiez connaître l’avis des français, il suffisait d’écouter leur appel : voilà des mois qu’ils s’époumonent ! Du reste, il n’est plus temps d’écouter. Il faut désormais répondre.

    Vous dites voir dans cette mobilisation une « crise de consentement à l’impôt » nécessitant d’« expliquer aux gens ce qu’il y a en face de l’impôt ». Voilà poindre la fameuse pédagogie ! Mais les français ne sont pas des enfants : s’ils contestent, ce n’est pas faute de pouvoir comprendre. C’est d’avoir parfaitement compris.

    Chacun connaît la nécessité de l’impôt, mais y consent lorsque son utilisation est juste. Or le constat que nous faisons est aussi incompréhensible qu’implacable : en face de l’impôt, nous voyons l’éloignement des services publics, l’augmentation de leurs tarifs et leur désorganisation grandissante, la baisse de la solidarité nationale, la progression des inégalités, et les cadeaux fiscaux, gouvernement après gouvernement, à ceux qui en ont le moins besoin.

    En tout état de cause, si la conversion écologique est un objectif fondamental, ce n’est pas en mettant les hôpitaux à une heure de route du domicile, où en soutenant d’énièmes projets de centres commerciaux qui vident les centres-villes de leurs commerces, que l’on permettra aux françaises et français  de se passer de véhicules.

    Monsieur le Président, les français ont besoin de moyens pour vivre autant que de garantir un monde habitable à leurs enfants. Cela demande davantage qu’un gros coup de bâton et un petit chèque de dédommagement.

    Ce que cela appelle, c’est l’abandon d’un libéralisme débridé qui consiste à produire à bas coût, via des intermédiaires mal rémunérés, des produits de mauvaise qualité,  vendus à prix bas à des travailleurs aux salaires de plus en plus réduits. La seule chose que ce modèle maximise, ce sont des profits de plus en plus localisés, dont le réinvestissement ne poursuit que des intérêts très étroits.

    Une transition écologique sérieuse, c’est au contraire une économie au service de l’humain, qui donne à tous les moyens de consommer localement des biens produits de manière responsable. Cela suppose un renforcement de la solidarité nationale, la revalorisation des salaires, et la réorientation des investissements vers l’économie productive, plutôt que vers les marchés financiers qui ont vos faveurs, bien qu’ils ne fabriquent que des bulles dont les citoyens paient régulièrement l’éclatement.

    La colère qui s’exprime, quelle que soit la couleur du gilet porté, est à la mesure de l’enjeu face auquel nous place la dégradation de notre environnement : immense. Il vous faut maintenant en prendre la bonne mesure.

    Espérant que vous saurez y reconnaître l’aspiration, aussi simple que fondamentale, des françaises et des français à mener une vie digne.

    Je vous prie de recevoir monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération

    Charlotte Blandiot-Faride
    Maire de Mitry-Mory